Pendant plusieurs jours, la France va bruisser de rumeurs, interprétations, stratégies pompueuses, n’ayant qu’un seul but : redéfinir le meilleur entraîneur pour l’équipe de France, la meilleure composition, la meilleure stratégie. Tout le monde va s’y mettre, ce sera, sauf grosse surprise, le grand sujet de cette fin d’année scolaire.
Et tant mieux pour le gouvernement qui voit ainsi le bon peuple être détourné des sujets de préoccupations actuels, des cortèges de nouvelles, désastreuses ou mauvaises, mais aussi de celles qui ne sont “que” préoccupantes.
Il en va ainsi des statistiques de la sécurité routière pour l’année 2007. Oh, certes, elles sont plutôt bonnes, avec un nombre de morts plus bas que jamais, bien sûr, et tant mieux. On oublie au passage la récente controverse sur les chiffres des blessés, particulièrement les grands blessés, qui illustre particulièrement bien l’absence d’accord de ces dernières années sur la véracité des chiffres officiels.

Les chiffres sont bons pour 2007, mais ils masquent une réalité tragique : alors que les pouvoirs publics, sécurité routière en tête, communiquent exclusivement sur la seule vitesse, ils ont ignoré somptueusement que la baisse de l’accidentologie doit d’abord et avant tout aux médias, qui se sont saisis du sujet après le discours de Jacques Chirac et après le drame de Loriol et le discours de Jacques Chirac, l’installation du premier radar automatique n’intervenant qu’un an plus tard.
Si la lutte contre la vitesse a eu un effet pervers positif - et probablement espéré [1] - elle a cependant occulté toutes les autres actions nécessaires qui, certes, demandaient un investissement aussi important, mais avec aucun retour financier probant.
Ainsi, par exemple, point d’action de fond et d’envergure sur deux questions qui pointent aujourd’hui leur nez, une fois de plus : la formation (qualité et coût), et l’attention à la conduite.
Si hier (enfin, … en 2005), la FFMC pointait du doigt les investissements à faire en matière de vision des conducteurs, rien n’a été fait, mais ce n’est pas - encore - trop grave médiatiquement, aucun accident ayant pour cause une mauvaise vision n’a été divulgué.
Par contre, la question de l’endormissement au volant commence à faire parler de lui. Si le gouvernement s’en est tiré en 2005 par une pirouette en modifiant légèrement les pictogrammes sur les boites de médicament, rien n’a été fait pour sensibiliser les conducteurs à la question de la fatigue au volant.
Résultat aujourd’hui :
Plus d’un quart des conducteurs (28%) ont souffert de somnolence au moins une fois dans l’année et 4% ont, au moins une fois, frôlé l’accident à cause de la somnolence, selon une étude menée par l’Association professionnelle autoroutes et ouvrages routiers (Asfa).
Cette étude démontre que 4% de conducteurs sur le réseau d’autoroutes ont frôlé, au moins une fois, l’accident dû à la somnolence dans l’année écoulée, ce qui voudrait dire 1,5 million de conducteurs sur les 35 millions de conducteurs circulant chaque année.
Au total, 28,2 % des conducteurs ont souffert de somnolence au moins une fois dans l’année et 3% conduisent au moins une fois par mois en étant extrêmement somnolents.
Le Nouvel Obs : Près d’un tiers des conducteurs dormiraient au volant
Il y a deux ans, sur un plateau de télévision, j’évoquais, soutenu par Bernard Darniche, les effets des radars automatiques et de l’absence de travail sur la formation, face à Genevière Jurgensen, toujours aussi extrémiste, et un représentant de la sécurité routière. Faute de chiffres officiels, nous ne pouvions que répéter tout haut ce que tout le monde disait tout bas, au ministère des transports comme à la sécurité routière, et avancer le chiffre de près de 2.000.000 de conducteurs sans permis.
Le responsable de la sécurité routière, bien sûr, démentait, s’en tenant à la version officielle, qui limitait ce nombre aux seules personnes contrôlées sans permis sur la route, soit un peu moins de 60.000 personnes.
La première étude vient enfin d’être publiée, pas aussi catastrophique que prévue, mais tout aussi alarmante, puisque l’estimation de l’ONISR - pourtant peu enclin à se poser en indépendant du gouvernement - annonce aujourd’hui que près de 300.000 personnes roulent sans permis.
Et que va faire le gouvernement pour lutter contre ça ? Réformer le permis de conduire pour le rendre plus facile d’accès et moins cher ? Ah non, c’était bien prévu, mais c’est finalement repoussé.
Alors ? Alors c’est simple :
Sans attendre cette étude, le gouvernement a décidé de s’attaquer au problème. Son objectif : dissuader les automobilistes de rouler sans permis. Lors du précédent comité interministériel à la sécurité routière en février dernier, il a ainsi annoncé un durcissement des sanctions à leur égard. En plus de peines de prison et d’amendes qui pourront être prononcées, le véhicule sera obligatoirement confisqué. Une mesure qui pourrait entrer en vigueur dès l’an prochain.
Le Figaro : 300.000 personnes conduisent sans permis
A force de durcir les peines, la peine de mort devra bientôt être rétablie, pour qu’il reste encore des moyens de punition.
Pendant ce temps, il aura fallu attendre 30 ans [2] pour que l’Europe s’intéresse - enfin - à la question du doublement des rails de sécurité pour les motards. Et la France ? Malgré les promesses de tous les ministres successifs - dont Robien et Perben, entendue directement - rien n’a été fait, et rien n’est prévu.
Pendant ce temps, la sécurité routière lance une grande campagne de publicité.
Sur le port du gilet fluorescent.
Il faut dire, côté communication, Karl Lagerfeld, ça pète plus que la somnolence ou la conduite sans permis.
Retour sur une série de débats pendant le week-end, au final assez décourageants.
Le constat est connu, et fait : en quelques années, c’est tout un pan de petits bouts de libertés fondamentales qui ont été grignotés, même vu par le petit bout de la lorgnette de la sécurité routière :
la liberté de circulation et de rassemblement avec un décret pris par Nicolas Sarkozy le 16 mai 2006 relatif aux concentrations de véhicules à moteurs sur la voie publique, qui institue l’obligation de déclarer en préfecture des rassemblements de véhicules remplissant des conditions plutôt passe-partout
[3]
droit à la présomption d’innocence et à la possibilité de contester une infraction, avec le CSA [4] qui défini par principe le conducteur d’un véhicule comme coupable de l’infraction commise au volant de ce véhicule, avec obligation pour le titulaire de la carte grise de prouver son innocence, et l’obligation de payer une consignation de 135€ pour pouvoir contester
[5]
droit au militantisme et refus de fichage en tout genre, y compris et surtout génétique
proportionnalité de la peine à la faute, par exemple avec un permis de conduire où le retrait de points n’est plus proportionnel aux fautes commises
mise sous surveillance généralisée de la société, avec les cameras de surveillance, les radars automatiques, ou encore les nouveaux systèmes de surveillance embarqués qui vont fleurir très bientôt
Face à ces exemples qui ne concernent ici que la sécurité routière, je comprends que l’indignation, et par là même la mobilisation, des français soit faible. Ce ne sont pas des sujets fondamentaux, ils sont juste la partie visible de l’iceberg, et encore, pour qui veut le voir.
Là où je suis plus perplexe, c’est en constatant le découragement de ces français militants, engagés dans ce domaine, qui semblent convaincus d’avance qu’il est trop tard pour bouger, pour essayer de faire bouger les choses … comme si, à l’instar de tant de français, c’est le repli sur soi qui prime.
Pas glop …
[1] en réduisant les vitesses sans modifier par ailleurs le reste des comportements, les distances de sécurité se sont enfin adaptées à la vitesse pratiquée, réduisant ainsi la gravité des accidents, et donc le nombre de morts
[2] c’était une des revendications à l’origine de la création de la FFMC
[3]
la soumission des participants à un règlement (comme celui d’un moto-club), le paiement de droits d’inscription (comme dans un moto-club), des arrêts imposés (comme dans tout road-book), constituent autant d’indices permettant de caractériser et donc d’opérer une sélection juridique en fonction des types de rassemblements de véhicules entrant dans le champ d’application du décret du 16 mai 2006 précité
[4] Contrôle Sanction Automatisé, ie les radars automatiques
[5] sachant qu’en cas de victoire devant les tribunaux, le remboursement de la consignation n’est pas automatique, mais doit être demandé par lettre recommandée au Trésor Public !